Le
mercredi, nous nous rendons à la maison de retraite "Lumière
et Paix". C'est l’un des moments de la semaine que je préfère,
un moment d’échanges et de partage entre deux générations
différentes.
J’aperçois
Mr Pollet derrière la porte, il sourit et nous accueille gentiment.
Je m’étais promis, la première fois que je l’ai
rencontré, d’écrire un article sur lui. Il aime
à dire que bientôt, il va être centenaire, un homme
aimable et plein de vie, qui dans son naturel et sa simplicité,
me met à l’aise de suite. Le dialogue s’instaure
facilement. Au
cours de notre conversation, il s’approche de moi et me dit
doucement : "Vous savez, jusqu’à l’âge
de 38 ans, je n’ai pas connu de femme mais un jour, je me suis
regardé et me suis dit : "38 ans, pas d’enfants
mais qu’est ce que tu vas devenir ?". Je me suis raisonné
pour trouver chaussure à mon pied. Il faut dire que jeune,
j’étais très timide, d’une timidité
maladive.
J’ai
eu une chance inespérée : je vois passer à plusieurs
reprises, en dessous de chez moi, une jeune femme, elle est coiffée
d’un chapeau bleu, un manteau bleu, des bas en laine et des
chaussures cloutées, elle est cheftaine des guides de France,
catholique de religion, une femme au goût très simple
comme moi." Ils se marient en 1945 et ont deux enfants. Aujourd’hui,
il a six enfants et dix arrières petits enfants qui font sa
fierté, je sens beaucoup d’amour et de tendresse dans
son regard et dans ses mots. Mr Pollet est né le 2 janvier
1907 à Paris dans le 11ème arrondissement : «
Je connais toute la région parisienne, je suis un ancien cyclotouriste
! » Des kilomètres, en solitaire, il en a parcouru sur
son vélo ! Son père est forgeron et sa mère est
une paysanne belge. « La Belgique est ma deuxième patrie,
j’y allais tous les étés chez ma grand-mère
!» Il quitte Paris à 33 ans, à cause de la guerre,
pour le sud. Il est embauché à la Banque Populaire du
Midi. Il s'occupera, cinq ou six ans plus tard, de la création
d’un service d’archives classiques sur microfilms. «
Quelle chance, j’ai eu d’exercer un métier qui
me convenait ! » Mr Pollet a monté passionément
des dossiers de documents sur divers sujets qu’il a la générosité
de prêter à notre association pour nos recherches. Avec
toute sa foi et ses convictions, à l’âge de 18
ans, il s’engage politiquement, très haut membre du parti
communiste français : « Je me considère comme
un rebelle, un révolté. Une de mes particularités
qui est très profonde en moi : c’est l’horreur
de la misère, je déteste l’étalage de richesses
de certains devant tant de misères ! » Soutenu par deux
amis, deux garçons formidables, des bourgeois, fils de fonctionnaires
qui le prennent sous leurs ailes, ils lui font découvrir le
théâtre, l’emmènent dans des conférences,
des concerts et vont dans les meetings politiques ensemble. «
C’est aussi grâce à eux que je suis devenu ce que
je suis ! » Il étudie à l’université
ouvrière à Paris dans le 19ème. Voilà
qu’arrive la jeune pasteur qui est notre voisine à l’association,
elle connaît Mr Pollet et la conversation dévie naturellement
vers la religion. « Moi, je suis agnostique et même incroyant
mais je considère que je suis meilleur chrétien que
le chrétien lui-même. Je ne suis pas quelqu’un
de médisant et je suis incapable de faire du mal et, voyez-vous,
je suis fier de mon parcours, une vie conjugale formidable, deux enfants,
des petits enfants et arrières petits enfants qui sont une
récompense pour moi. Je suis comblé, je vais, vous dire
encore mieux : mon paradis, je l’ai trouvé sur terre
! » A la fin de notre conversation Mr Pollet me dit : «
Ca va peut-être paraître prétentieux mais ce n’est
pas grave car je le sens comme ça, je suis quelqu’un
d’exceptionnel ! » Oui, monsieur Pollet, moi, je vous
trouve exceptionnel et je pense que le monde manque désespérément
de plus d’hommes comme vous, avec tant de valeurs. Merci de
m’avoir permis de partager ce moment riche en émotions,
j’espère qu’un jour, je pourrais me sentir aussi
sereine et en paix que vous, merci de m’avoir donné l’espoir
que c’est possible. Je finirai mon article sur une dernière
phrase de Mr Pollet : « Je suis fier de mon parcours, mon idéal
serait qu’il n’y ait plus de guerres, j’aurais voulu
finir ma vie dans un monde pacifié ! »
Mireille
de l'association Oreille Déchainée